« Quelques heures avant que l’épouvante et la honte ne s’abattent sur sa vie, Damien North téléphonait au service informatique de la faculté, ce qui le mettait toujours mal à l’aise. Sa gêne ne résultait ni de ses relations avec tel ou tel informaticien, ni du dédain que professaient à l’encontre de la technologie la plupart de ses collègues, mais d’une impression troublante : l’impression d’être confronté aux émissaires d’une entité immatérielle et omnipotente, en d’autres termes à des anges, mais des anges d’un genre nouveau, ni radieux ni virevoltants, des anges qui au contraire se terraient, moroses et tout de noir vêtus, dans des sous-sols sentant la pizza froide et le renfermé – les anges d’un Dieu d’échec et de refus. »
Dès les premières lignes de son roman, Alexandre Postel dresse le portrait d’un homme mal à l’aise en société, un intellectuel que la technologie effraie, un professeur qui n’a d’autre ambition que de faire aimer Descartes à ses élèves. Veuf depuis une dizaine d’années, il vit un quotidien banal et solitaire, davantage reconnu pour son grand-père, un héros national, que pour ses travaux universitaires. Jusqu’au jour où il est accusé d’avoir téléchargé des centaines d’images pédopornographiques depuis son ordinateur. Toute sa vie est alors réévaluée à travers le prisme de cette nouvelle identité qu’on lui a collée, celle d’un pervers sexuel : ses relations avec ses élèves, sa tendresse pour sa nièce, son isolement social.
Alexandre Postel, dont Un homme effacé est le premier roman, réussit magistralement à embarquer le lecteur, qui s’attache sans retour à Damien North, qui n’a pourtant rien d’un héros. De page en page, on souhaite à toute force que l’innocence du professeur soit reconnue, on s’indigne des accusations qui sont portées contre lui, on suit avec passion son cheminement à travers les méandres du système judiciaire. Mais que vaut la vérité de l’innocence quand la société vous condamne ? L’homme effacé, ce n’est pas seulement le timide, le solitaire, mais bien celui dont l’identité a été gommée, remplacée par une autre par la société.
Un homme effacé a reçu le Prix Goncourt du Premier Roman en 2013.
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