En 1942, comme beaucoup d’autres Français, Marcel Duchamp fuit l’occupation allemande. En chemin vers l’Amérique, il se retrouve coincé à Casablanca, où les autorités le parquent dans un camp de transit. Que s’est-il passé entre ce moment et celui de son arrivée aux Etats-Unis ? Les documents ne le disent pas, mais c’est ce blanc dans la vie de l’artiste que Serge Bramly comble par l’imagination dans Orchidée fixe.
L’histoire est narrée par Nina, l’arrière-petite-fille de René Zafrani, qui s’est lié d’amitié avec Duchamp lors de son escale forcée au Maroc. Zafrani est le patron de l’Eden, le café dans lequel l’artiste échoue, à la recherche d’un partenaire pour jouer aux échecs. En vain – à l’Eden, on ne joue qu’au rami ou à la canasta – mais il va faire la connaissance de personnages entiers, vivants, résistants.
Il est parfois difficile de rentrer dans le récit d’Orchidée fixe, un texte à mi-chemin entre le roman et le documentaire : toute l’histoire débute le jour où un universitaire américain vient interroger le grand-père de Nina sur sa rencontre avec Duchamp, et la narratrice nous détaille par ailleurs par le menu les recherches qu’elle effectue pour tenter de reconstituer l’histoire de Duchamp. Ce n’est pas un roman « classique », avec une trame narrative claire et facile à suivre. Néanmoins, il faut s’incliner devant la force visuelle du récit. Serge Bramly excelle à faire surgir les ambiances calmes et brûlées du Maroc. On imagine sans peine les odeurs et les couleurs, et ce poids mélancolique qui ne quitte pas Duchamp.
Orchidée fixe est également une mise en abîme de l’œuvre de Duchamp, comme si Serge Bramly avait voulu continuer à servir l’esthétique de l’artiste par son récit. Tout son texte semble soutenir la thèse duchampienne : ce qui compte dans l’art, ce n’est pas le beau ou l’harmonie, mais l’idée. C’est la force de ce roman, qui fait le portrait de Duchamp en utilisant ses propres techniques. C’est aussi sa faiblesse, puisque la littérature passe au second plan au profit de l’idée de littérature.
Orchidée fixe fait partie des romans Goncourables d’octobre 2012.
Lu dans le cadre du
