« D'abord, je vais raconter le hold-up que nos parents ont commis. Ensuite les meurtres, qui se sont produits plus tard. C'est le hold-up qui compte le plus, parce qu'il a eu pour effet d'infléchir le cours de nos vies à ma sœur et à moi. Rien ne serait tout à fait compréhensible si je ne le racontais pas d'abord. »
Ainsi s’ouvre le dernier roman de Richard Ford, Canada. Point de suspense, donc, puisqu’on sait dès le départ les évènements tragiques qui vont avoir lieu au cours du roman. Mais ce n’est de toute évidence pas ce qui intéresse l’auteur, qui s’attache plutôt au chemin qui mène à ces coups de théâtre, et à leur Pourquoi. Cette histoire c’est Dell Parsons, professeur de littérature à la retraite qui nous la raconte. Pour cela, il lui faut remonter à sa vie à Great Falls, dans le Montana, où il vit adolescent avec sa famille, dans les années 60. Dell grandit entre un père retraité de l’Air Force, qui n'a, fatalement, pas vraiment les pieds sur terre, et qui s’adonne à des trafics de viande avec les Indiens ; et une mère juive, poète ratée, tombée trop jeune enceinte et qui n’a rien de la femme patriote de militaire. Au tableau s’ajoute Bev, la sœur jumelle de Dell, rebelle, révoltée et décidement plus affirmée que son frère.
La première partie de Canada nous conte sur 200 pages le récit de la vie à Great Falls et la chute fatale de la famille Parsons vers ce braquage de banque qui changera leur vie à jamais. On y prend plaisir : Ford sait mettre en scène les ambiances et donner de la consistance à ses personnages, un peu à la manière de John Irving (notamment avec Dernière nuit à Twister River) ou Larry Baker (la parenté avec Flamingo et la famille Lee qui court vers une catastrophe annoncée, avec ses jumeaux Abraham et Louise, est frappante). On reprochera cependant à Ford ce tic littéraire de répéter en boucle les descriptions qu’il a déjà données de ses personnages, de leur état d’esprit, des raisons de leurs actes. Peu à peu, de lent, le rythme devient catatonique, la narration précise des débuts vire à la rumination. Alors certes, le procédé permet de traduire l’ennui et l’indolence de la vie dans une petite ville reculée du Montana, mais on finit par se demander si ce n’est pas juste une marque de complaisance de la part de l’auteur, ou un manque de relecture de la part de l’éditeur.
Puis à lieu le climax (si l’on peut dire) du braquage et la deuxième partie du roman s’ouvre avec la fuite de Dell vers le Canada, pour échapper aux services sociaux qui n’auraient pas manqué de placer l’adolescent mineur dans une horrible famille d’accueil (…). Autant la première partie pouvait encore prétendre à une certaine qualité littéraire, grâce à des personnages attachants et crédibles, autant la deuxième est un loupé. « Canada », nous dit le titre du roman. Et la quatrième de couverture d’en remettre une couche en évoquant « la fin de l’innocence pour Dell qui, […] au sein d’une nature sauvage et d’une communauté pour qui seule compte la force brutale, cherche son propre chemin. Canada est le récit de ces années qui l’ont marqué à jamais. ». Or, si l’on attend bien une chose d’un titre (et, à fortiori, d’une 4ème de couv’), c’est qu’il évoque l’essence de ce que va être le roman. Le roman de Richard Ford peut-il vraiment être défini par ce titre ? La vie de Dell au Canada semble bien secondaire, peu intéressante, en rien initiatique. Et quel est le rôle du Canada ? L’ « action » aurait pu se dérouler dans le New Hampshire ou dans le Dakota, cela n’aurait pas changé grand-chose à l’affaire.
Par ailleurs, si l’on se fie à ce qu’il a révélé lors d’interviews, Ford a écrit les premières pages du manuscrit (celles concernant la partie se déroulant au Canada, justement), dans les années 1980, avant de les mettre au frigo (au sens propre, véridique), pour ne le ressortir que 25 ans plus tard. D’où peut-être ce goût de réchauffé du récit, et l’impression tenace que les deux parties ont été écrites comme deux romans indépendants, sans liens réels.
Sans être vraiment raté, Canada ne peut être qualifié de réussite à part entière. On est en droit d’attendre mieux de Richard Ford, titulaire du PEN/Faulkner Award et du prix Pulitzer de la Fiction.
Canada a obtenu le Prix Fémina Etranger 2013.
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