De quoi parle donc Qu’avons-nous fait de nos rêves ? le dernier roman en date de Jennifer Egan ? Difficile de le résumer : chaque chapitre raconte en effet un épisode souvent anecdotique de la vie de l’un des personnages, sans que cet événement soit en rapport avec les chapitres précédents ou les suivants. Le texte sillonne les époques et les lieux. On y croise des adolescents punk paumés dans le San Francisco des années 1970, des adultes désillusionnés en 1990 dans les rues de New York et sa banlieue, une nouvelle génération propre sur elle et hyper connectée à ground zéro vers 2020. Mais les chapitres ne respectent pas l’ordre chronologique, ce qui rend la lecture d’autant plus ardue puisqu’on ne sait plus où et quand l’on a croisé certains des personnages. Le présent se confond avec le futur et le passé, le tout sur le fond d’une industrie musicale dont on ne saisit pas le rôle dans l’intrigue – si intrigue il y a.
Qu’avons-nous fait de nos rêves ? est donc un roman choral qui s’apparente plus à une cacophonie qu’à une symphonie. L’auteur semble en effet avoir voulu faire une démonstration du plus grand nombre possible de points de vue, de structures narratives et d’écritures : récit à la première, deuxième ou troisième personne, texte sous forme de PowerPoint, de reportage journalistique ou écrit en langage SMS. Le lecteur a en permanence conscience d’être en train de lire un exercice stylistique et la lecture en devient lassante.
La multiplication des points de vue a pour conséquence non seulement de perdre le lecteur dans un dédale de vies dont il a du mal à suivre le fil, mais également d’empêcher de cerner les personnages. Il est quasiment impossible de s’identifier à certains d’entre eux, non parce qu’ils sont détestables, mais parce qu’ils sont simplement inintéressants et trop vite esquissés.
Il n’est d’ailleurs pas certain que l’œuvre de Jennifer Egan puisse véritablement être qualifiée de roman. Qu’avons-nous fait de nos rêves ? ressemble à un album de treize chansons qui auraient été écrites par plusieurs compositeurs à des époques différentes et qui n’ont que peu à voir les unes avec les autres. Jennifer Egan avait d’ailleurs publié séparément certains chapitres dans The New Yorker et Harper’s. Mais même si l’on prend le parti de considérer le tout comme une suite de nouvelles indépendantes, la frustration demeure, car aucun des chapitres ne constitue un monde en soi avec un début, un climax et une fin.
Les chapitres ne sont d’ailleurs pas tous du même niveau en termes d’intrigue et de qualité littéraire. Mais, au final, tous racontent la même histoire : tout empire avec le temps. Il n’y a pas de rédemption possible pour les personnages. Ils ne sortent des addictions et des errances de leur adolescence que pour tomber dans une vie d’adulte déprimante, vide de sens, pathétique. Cette vision défaitiste et solitaire de la vie est usante.
En conclusion, Qu’avons-nous fait de nos rêves ? laisse le sentiment ambivalent d’être à la fois une œuvre unique, qui marquera la création contemporaine par son style hors du commun, mais également une collection de nouvelles hétéroclites qui laisse le lecteur sur sa faim. A lire par ceux qui cherchent à aiguiser leur compréhension des mécanismes de la littérature, mais pas forcément par ceux qui veulent lire un bon roman.
Qu’avons-nous fait de nos rêves ? a obtenu le Los Angeles Book Prize en 2010, le Prix Pulizer de la Fiction et le National Book Critics Circle Award en 2011, et apparaît dans la liste des meilleurs livres de l’année 2010 du New York Times et du Time Magazine. En avril 2010, HBO a annoncé son intention de lancer une série adaptée du roman.
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