« Mon père a été chanteur, footballeur, professeur de judo, parachutiste, espion, pasteur d’une Eglise pentecôtiste américaine et conseiller personnel du général de Gaulle jusqu’en 1958. Un jour, il m’a dit que le Général l’avait trahi. Son meilleur ami était devenu son pire ennemi. Alors mon père m’a annoncé qu’il allait tuer de Gaulle. Et il m’a demandé de l’aider.
Je n’avais pas le choix.
C’était un ordre.
J’étais fier.
Mais j’avais peur aussi…
À 13 ans, c’est drôlement lourd un pistolet. »
L'imaginaire d'Emile Choulans, 12 ans, est peuplé par les professions que son père, tyrannique, violent et mythomane, s'invente tour à tour: chanteur, judoka, parachutiste, pasteur pentecôtiste, footballeur, agent secret, il a été tout cela. La folie atteint des sommets lorsque le père, soi-disant grand ami et conseiller de De Gaulle, fait entrer son fil dans une Organisation armée secrète (l'OAS) se battant pour maintenir l'Algérie française. C'est le début de l'embrigadement, des pompes au pied de lit en pyjama, des graffitis à la craie sur les murs des rues, des lettres de menace livrées dans une boîte aux lettres bleue. Tout cela pour ne pas décevoir ce père, si peu aimable, si peu aimant, mais aussi Ted, le "parrain" américain d'Emile, un espion manchot proche du président Kennedy, dixit le père.
La mère, elle aussi, contribue à ce délire quotidien, ne contredisant jamais son mari, se contenant d'éplucher ses légumes et de justifier les coups, les cris, les insultes d'un "Tu connais ton père" qui devrait tout excuser mais qui n'est qu'une violence de plus.
Sorj Chalandon a choisi une écriture simple et sincère, intime et personnelle. Il nous fait entendre la petite voie triste et asthmatique d'un gamin de treize ans pris au piège de sa famille délirante, dans une ambiance à la croisée du roman de Dickens et du film d'espionnage américain - trenchcoat à col relevé et flingue à la ceinture.