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Critiques de livres

Critiques de livres

Par Pauline-Gaïa Laburte


La Rue, Isroel Rabon / Note: 17/20

Publié par Pauline-Gaïa Laburte sur 26 Mai 2014, 17:27pm

Catégories : #roman etranger

La Rue, Isroel Rabon / Note: 17/20

Son nom n’a laissé que peu de traces dans le grand livre de la littérature mondiale et, pourtant, on aurait tort ne pas se pencher sur l’œuvre que nous a laissé Isroel Rabon, peintre polonais, poète yiddish, polémiste, essayiste, ami de Baudelaire, Zweig et Rilke, vagabond artiste de ce voyou de 20ème siècle qui le conduira droit à la fosse du camp d’extermination de Ponary, en 1942. Au milieu de ses poèmes et articles, Rabon nous a laissé un beau roman, La Rue, publié en 1928 à Varsovie, et qui est la seule de ses œuvres traduite en français.

La Rue, c’est l’histoire d’un soldat démobilisé à la fin de la Première Guerre mondiale après avoir combattu les armées prussiennes et bolchéviques, errant dans les rues de Lodz avec pour seul bagage sa crasse et sa misère. Un homme fracassé, hébété, la faim, le froid, les rues puantes et tortueuses de la ville polonaise, parlant seul pour rester éveillé. Sur son chemin, il visite des caves moisies et des hospices hideux, croise des éclopés et des débiles, une humanité de monstres distordus que n’aurait pas reniés Georg Grosz, des hommes dont on ne sait plus s’ils sont réels ou hallucinés par le narrateur. Un cordonnier proclamé « Roi de Pologne » qui rejoue la guerre avec des gamins coiffés de bicornes de papier ; une grosse boulangère qui enfourne notre anti-héros dans son four, le transformant en petit pain au cumin ; et puis un clown nain tuberculeux, des poètes suicidaires, un proxénète au cœur tendre. Toute une ménagerie prise dans une danse macabre qui ne veut pas s’arrêter, rythmée par les pas du narrateur.

C’est un récit fantastique, un songe morbide et grotesque, une histoire d’après l’Apocalypse entrecoupée de scènes de guerre, chevaux éventrés, hommes mis en pièces dans les plaines d’Ukraine au sol gelé. Isroel Rabon convoque la folie de Kafka et le délabrement mental d’Hermann Ungar, la damnation de Jérôme Bosch. C’est effrayant et prémonitoire. Car à travers la plume sans pitié de l’auteur, c’est toute la folie de la Seconde Guerre mondiale qui est déjà là, étalée sous nos yeux. Dieu est mort, disait Nietzsche. Ne parlons même pas de l’homme, répond Rabon.

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